Amour et érotisme dans la tradition hindoue.

Aucune civilisation n’a autant que l’Inde souligné les valeurs du corps dans son essence, sa genèse…et par là-même autant mis en avant les vertus du désir et de l’amour. Plus loin que les gentillettes et romantiques philosophies de l’amour courtois propre à la civilisation européenne, l’Inde a dans sa culture toute une philosophie de l’amour et une métaphysique de la chair. Cela se répercute dans ses créations artistiques : sa peinture avec les miniatures suggestives des positions du kama sutra, les fresques et sculptures des temples hindous…



Philosophie du désir et de l'amour dans la tradition indienne.


Si l'on se réfère à la tradition hindoue, chaque aspect de la vie de l'homme est définie et agencée en fonction des époques et de leur finalité. L'homme et la femme doivent garder en tête quatre buts à atteindre. Kâma, le désir fait partie de ces objectifs assignés à l'homme, au même titre que Dharma, le devoir et d'Artha, l'acquisition des biens. Ces trois objectifs sont mis au service d'une finalité suprême la Moksha. Ces quatre « purushartâ » (buts) constituent donc la trame directrice que les hommes et femmes doivent toujours garder à l'esprit dans la réalisation de leurs tâches quotidiennes. Dans cette optique classique, Kâma concerne les plaisirs et l'exploration des sens susceptibles de libérer toute la saveur des jouissances terrestres, tout en conservant la sphère des devoirs humains et l'acquisition des biens en toute éthique.

Cependant d'autres doctrines philosophiques telle que le Tantrisme exaltent l'amour et l'élève au rang d'absolu. Kâma, désir essentiel d'une sensualité, voire une sexualité-passionnée, devient alors le centre de toute une théorie et d'une pratique initiatique qui s'ancrent dans une vision énergétique de la physiologie du corps. Le corps doté d'une puissance créatrice et sexuelle connaît alors sa véritable dimension cosmique.

Commentaires sur la théorie tantrique de l'amour.


Un bon nombre de personnes pensent qu'une partie de la pensée Hindoue a évolué, à la fin du premier millénaire, vers des cultes dans lesquels la sexualité a été proposée comme voie spirituelle de Réalisation de soi. C'est la base du Tantrisme. Selon leurs préférences propres, certains pensent que le Tantrisme est une voie authentique et une ascèse difficile, et parfaitement honorable. Pour d'autres cependant, le Tantrisme est une dégénérescence dans laquelle les cultes orgiaques, la prostitution institutionnalisée par les prêtres des temples sont les aspects les plus voyants de pratiques décadentes que l'on justifiait par une soi-disant recherche de Libération Spirituelle.

D'autres encore ont quelques raisons de penser que le Tantrisme est une affaire sérieuse, un enseignement difficile dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Qu'une poussée temporaire de Tantrisme se soit produite il y a quelques siècles ne doit pas faire oublier que le fondement s'en trouve dans les cultes phalliques du Lingam, même si ces cultes se sont assagis et popularisés pour les faire accepter de tous. Il est clair qu'il y a une méconnaissance de la part des occidentaux de cette philosophe que l'on veut trop limiter à sa dimension sexuelle, en négligeant toute la signification et la symbolique qu'elle sous-tend

Pour mieux comprendre ce qu'est le Tantrisme, on lira avec profit des ouvrages d'Alain Danielou, par exemple.

Le culte de Kâma et la naissance de l'amour dans le coeur de Shiva.


Un culte est voué à Kâma, dieu de l'amour et des plaisirs charnels. Cette divinité dispense des joies voluptueuses et sait combler tous les désirs. Kâma, chef de l'Eros, fils aîné né du coeur de Brâhma, régit le cycle des incarnations et connaît pour chacun le destin qui doit s'accomplir. Par sa force originelle, absolument créatrice, l'érotisme est une voie d'accès et d'excellence vers la transcendance de l'être.

La tradition raconte qu'un jour, le dieu Kâma Manmatha (de son appellation complète) "celui qui agite l'esprit", armé d'un arc et de flèches de fleurs, décocha l'une de ses premières flèches sur le plus puissant des ascètes, Shiva en personne. Celui-ci méditait solitaire au sommet du mont Kaïlash et ne put évincer la puissance de l'amour qui s'installa en lui par le biais de la flèche "traitresse". Pour Kâma c'était une manière hardie de mettre à l'épreuve la puissance de concentration suprême du dieu Shiva et de déjouer la maitrise implacable que ce dernier avait conquise sur ses sens. Irrémédiablement touché par cette pupashara (flèche) d'amour, Shiva, furieux du trouble qu'il sentait monter en lui, réduisit Kâma en cendres par le pouvoir de son troisième oeil. Néanmoins ému et distrait par l'irrésistible parfum de l'amour, Shiva, dompté par ce charme, consentit à épouser la belle et ferme Pârvatî, dont l'ascèse magistrale et l'absolue dévotion sut conquérir son coeur.
"La femme que je puis accepter doit être belle, pratiquer le yoga" -(dans le sens d'ascèse)-" et être capable de supporter l'ardeur de mon sperme. Elle doit être une yogini quand je pratique le yoga et une femme amoureuse quand je pratique l'amour." C'est en ces termes que Shiva désormais aspire à l'amour. Il exprime aussi un idéal de la femme propre à la Shakti à la philosophie tantrique hindoue. C'est pourquoi Pârvati est aussi considérée comme la déesse de l'amour pour certains...et est le symbole même de ce sentiment, parmi tous les attributs qu'on lui prête.
De son côté Pârvatî, exalte son amant : "Tu es le plus grand des yogin, mais par l'effet de ta piété , tu es devenu ardent en amour."
On dit que depuis lors, pendant plus de mille ans, intensément unis l'un à l'autre, ils se livrèrent à sans interruption aux jeux délicieux et savants de l'amour...

Shiva et la Shakti ou l'union du linga avec la yoni

Lingas et yonis
Lingas et yonis

Dans la tradition Shivaïste, apparaît l'indissociable union du dieu Shiva et de son énergie féminine, la Shakti, figure de puissance que l'on trouve dans tous les ouvrages d'inspiration shivaïste et dont le couple "sculpté" formé par le linga et la yoni constitue le symbole. Le plus souvent sculpté dans la pierre, ou simplement érigé, le linga ou phallus repose sur la yoniqui a la forme d'une vulve ou sexe féminin. Le linga est toujours dressé, gonflé de création potentielle, car Shiva retient toujours sa semence. Tel un refrain célébrant la puissance exemplaire et phallique du dieu indissociable de sa Shakti, c'est la yoniqui met en oeuvre et en "branle" ses propres facultés divines créatrices qui autrement resteraient inertes et sans vie. En effet sans elle, Shiva serait "Shava" c'est à dire un cadavre. Le linga et la yoni figurent l'union du mâle et de la femelle, du ciel et de la terre, et par là même constituent une représentation de la totalité de l'existence.

En résumé, par l'union du linga et de la yoni, l'Absolu qui se déploie dans le monde prouve qu'il surmonte l'antagonisme mâle-femelle ou spirituel-matériel. Le linga représente également le cosmos, mais aussi le pouvoir de connaître, la conscience comme axe de la réalité. Non plus orienté vers la finalité naturelle de force de vie et d'incarnation, le phallus dressé vers le ciel représente le rassemblement des énergies du yogi sur le plan sensible et leur conversion vers un niveau subtil.
D'emblée ce lien prodigieux et privilégié entre l'ascétisme et l'érotisme est posé, créant une configuration particulièrement originale et paradoxale du désir où la force spirituelle et l'accomplissement sexuel s'exaltent mutuellement.
Pour en revenir au linga lui-même, il est une représentation religieuse tout à fait commune en Inde, sans que le carractère sexuel soit minimisé ou occulté. Pierres, galets ou fourmilières constituent des lieux d'élection, des lingas "spontanés". Les lingas svayambhû ("automanifestés") sont les plus sacrés, à l'image de celui d'Amarnath, une formation de glace naturelle.

Le linga est souvent oint de lait et de ghî (beurre fondu) ou entouré de fruits, de sucreries, de feuilles et de fleurs.

On trouve le thème de la quête entre les deux extrêmes que sont l'ascétisme et l'érotisme, réconciliés dans beaucoup d'oeuvres artistiques de l'Inde, dans la poésie classique et même dans la littérature indienne.

Exemple d'expression de l'érotisme dans les temples hindous, l'exemple de Khajuraho


Les temples, outre leurs fonctions sacrées de lieux où résident les divinités, jouaient, et bien sur jouent toujours, le rôle de livres d'images. Dans nos églises d'occident, l'iconographie peinte ou sculptée est relativement limitée : scènes de la vie de Jésus et saints divers.
Il n'en va pas de même dans les temples hindous. Une profusion extraordinaire d'images, le plus souvent de pierre, est la règle. Images de dieux sous leurs diverses formes, et l'on sait qu'elles sont innombrables. Images toujours des êtres célestes compagnons des dieux, ou ennemis (démons divers...). Illustrations en fresque des grandes épopées qui constituent le fondement culturel de tout Indien : le Mahâbharata et le Râmâyana. Série d'images des rois bâtisseurs et conquérants qui désiraient immortaliser dans un matériau durable l'évocation de leurs exploits. Et puis tout un ensemble d'images contant les scènes quotidiennes.

Bien que l'on ne puisse réellement les considérer comme l'expression d'un vécu quotidien (!!), les images érotiques des temples veulent illustrer les réalités de la vie et elles ont donc une fonction didactique.

A la visite de temples comme ceux de Khajuraho les plus connus dans le domaine des sculptures érotiques, on constate plusieurs faits qu'il convient de méditer pour se faire une idée sur les sculptures érotiques en général:

Les sculptures érotiques ne représentent qu'une toute petite partie de l'ensemble des images de pierre, environ 5 %. En ne voyant que cela, on se focalise sur un sujet tout à fait mineur. Les touristes occidentaux sont fascinés par ces scènes de sexe, alors que les touristes indiens les regardent comme le reste..., c'est à dire rapidement.

Un temple hindou est une construction complexe qui non seulement suit des règles architecturales précises, mais en plus est dotée de significations symboliques.
Prenons deux exemples simples :
1. Le mandapa, ou hall à piliers, est une salle qui, une fois franchie l'entrée extérieure, constitue un espace intermédiaire qui précède la partie réellement sacrée du temple (la cella ou garbha griha) où réside la divinité (on simplifie). Or, on constate que les murs extérieurs du mandapa ne sont pas ornés de divinités.
Celles-ci se trouvent au niveau de la partie sacrée du temple, sous la tour curviligne (la shikhara), laquelle surmonte l'espace sacré de la cella. En l'occurrence, à Khajuraho, les divinités se trouvent sur trois registres superposés, à plusieurs mètres au-dessus du niveau du sol.

2. Les murs extérieurs du temple sont pourvus de frises et médaillons sculptés dans les parties basses. Les parties basses du temple représentent le niveau humain, les parties hautes, le niveau divin.

Les frises des parties basses du temple présentent des scènes de la vie ordinaire, quelquefois des scènes triviales. Ainsi, les actes sexuels ont-ils une prédilection pour les postures considérées comme "animales", par exemple l'homme debout pénétrant par l'arrière la femme penchée en avant, voire complètement animales puisqu'il s'agit d'un acte sexuel entre un être humain et un animal...

On est tenté de voir dans ces représentations l'aspect le plus "bas" de l'activité sexuelle humaine. A l'appui de cette opinion que certains jugeront peut-être moraliste, on notera deux images du temple de Lakshmana : sur l'une d'elles, citée plus haut, l'homme pénètre la femme "bestialement". Mais à sa droite, se trouve un éléphant qui détourne la tête pour voir la scène. L'éléphant semble sourire et dire : "Comment ! un homme qui fait ça !". Une deuxième scène montre encore un éléphant qui regarde avec effarement un homme doté d'une érection phénoménale... L'homme serait-il attiré sexuellement par l'éléphant(e) ?

Sur les registres architecturaux où résident êtres célestes, nymphes gracieuses et dieux, le spectacle n'est pas le même. Les nymphes aux formes voluptueuses ont tout pour inspirer des désirs puissants. Leurs activités (se regarder dans un miroir, se maquiller le sourcil, se retirer une épine du pied, faire ou défaire un vêtement de mousseline, oh combien légère et transparente), tout acte, toute posture évoque avec grâce leur capacité de séduction. Quelquefois, on les voit ouvrir leur vêtement au niveau des cuisses, dévoilant leur sexe fendu bien apparent. Elles sont aussi représentées accompagnées d'un petit singe à leurs pieds. Cet animal symbolise la passion amoureuse aveugle. D'autres ont un scorpion gravé sur la cuisse. Cet animal évoque également la passion sexuelle.

Les dieux qu'elles accompagnent et entraînent dans des jeux amoureux sont des êtres parés de tous les attributs de la beauté et de la séduction. On représente ces couples dans des postures certes sensuelles (par exemple le dieu enlace sa compagne, nymphe ou Shakti, sa main tenant gentiment son sein, et ils se regardent amoureusement), mais pas d'accouplement.

Les accouplements souvent acrobatiques, qu'admirent tant ces chers touristes, en regrettant de ne pouvoir les pratiquer, sont le fait de Yogi avancés dans les voies complexes du Tantrisme. Ces postures de Kama Sutra ne sont pas faites pour le commun des mortels. Elles sont d'ailleurs sans intérêt particulier pour une relation sexuelle réussie (opinion personnelle). Ces exploits mettent souvent en jeu plusieurs partenaires et des assistantes qui trouvent manuellement leur satisfaction.

Nous retiendrons que la statuaire érotique des temples de Khajuraho peut être vue et comprise à trois niveaux :
Le niveau de la vie "ordinaire". Le sexe existe, c'est une fonction naturelle de l'être humain; autant bien l'assumer et savoir comment. L'homme, mené par son sexe, a souvent tendance à s'en servir de manière pas très noble, en asservissant la femme à ses désirs, voire en se servant d'animaux.

Le niveau de la vie pas ordinaire des pratiquants du tantrisme, pour lesquels la pratique sexuelle constitue, au contraire, une voie de libération des conditionnements de l'être humain, pour autant qu'elle soit guidée par un enseignant qualifié (guru) et pour des motifs non attachés à la jouissance physique. Les postures spéciales adoptées exigent des compétences physiques hors du commun et ont des objectifs qui dépassent largement la sexualité "normale".
Le monde des dieux, êtres quasi-immortels engagés dans l'interaction des polarités Shiva/Shakti. Nous ne pouvons que l'imaginer.

L'origine variée des scènes qui se déroulent sur les murs de certains temples en Inde montre que les temples de Khajuraho ne constituent pas une singularité. Cependant il est également vrai que beaucoup de ces images érotiques ont été, au fil des siècles, saccagées d'abord par les musulmans, hostiles à toute représentation de l'être humain, mais aussi tout simplement par les effets du temps.

Courte bibliographie
Van Lisbeth, André. Tantra, le culte de la Féminité. Flammarion, 1988
Kamasutra
Danielou, Alain. La sculture érotique hindoue, Buchet/Chastel, 1973
Evola, Julius. Le Yoga tantrique, 1961
Richard Waterstone, L'Inde éternelle, 1995, Albin Michel (Collection Sagesses du Monde)
Indes, n°8, juillet-août 2005, page 62 à 66, article écrit par Mireille-Joséphine Guézennec Himabindu

Lundi 18 Avril 2005
Fabienne-Shanti DESJARDINS

Edito | Interview | Personnalité | Evènement | Curiosité | Carnet de route indien | Indianités | Focus sur... | Mythes et mythologie | Livres coup de coeur | Arts | Histoire | Associations | Musique | Civilisation | Nouvelles et légendes | Portrait de femme | Les recettes de Joly | Impressions | Merveilles de l'Inde | Philosophie et religions | Vie quotidienne | Société | film coup de coeur | Dossier thématique | Géographie | Expressions de lecteurs


Inscription à la newsletter



Partager ce site