Kolkata : Une journée dans la mégapole

Sougata nous raconte sa ville Kolkata (anciennement Calcutta), que l'on connait si peu ici en Occident.



Kolkata : Une journée dans la mégapole

Je termine un chaï dans un bhand, chez un chai walla sur Golpark. Le quartier de Gariahat est vide ; les femmes ont dû préférer se diriger vers les grands magasins dernier cri du centre. Je pars vers le more. Il n’y a pas si longtemps, on pouvait encore y apercevoir quelques morceaux de ciel. Aujourd’hui, les flyovers et les publicités de plus en plus envahissantes bloquent le champ de vision. Ce matin-là, j’ai rendez-vous avec Gautam, un ami de longue date, étudiant en lettres modernes anglaise au Presidency College le jour et guitariste dans un groupe de rock la nuit à Someplace Else. Gautam est déçu par ses études, étonné que ses enseignants exigent de lui un anglais très en vogue dans les années vingt, ce qui n’est pas si surprenant quand on sait que les même professeurs et leur programme sont aussi décrépis et jaunis que les murs de la faculté. Habitant de Kolkata Nord, Gautam est un vrai Bengali contemporain. Et ce matin, il va enfin me rendre l’intégrale de Ghanada qu’il avait piqué de chez moi, il y a de cela quelques moussons.

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En plus du livre, il me dépanne de quelques cigarettes Wills filter pour la route et je le quitte, le temps d’attraper le minibus.

Kolkata : Une journée dans la mégapole

Direction Park street, le coeur du Kolkata moderne. Ici, une seule ligne de métro Nord-Sud, la colonne vertébrale de la ville. Ce métro, communément appelé Patal rail (train de l’enfer) a décidé de ne pas desservir les côtés de la ville pour d’obscures raisons. Il reste cependant un transport de choix, propre et frais à l’intérieur. Un véritable havre de paix souterrain pour l’âme égarée dans l’ébullition de la surface.

Kolkata : Une journée dans la mégapole

Park street : une artère qui concentre tous les attraits pour la jeunesse moderne et dorée. Située non loin de l’enceinte coloniale anglaise, ses bâtiments coloniaux ont été récemment rénovés pour un circuit touristique. Voilà enfin un point positif de la colonisation…
Ce matin, j’ai décidé de flâner dans les magasins de disques du quartier. Je suis amateur de musique, et “Music World” reste un des magasins les plus fournis pour les disques de Nikhil Banerjee. Pour des vieux vinyls des Stones, c’est plutôt chez les vendeurs de Freeschool Street, qu’il faut aller - je ne me souviens pas bien la nouvelle appellation indienne de cette rue, sans doute un quelconque dignitaire indien. Vous la trouverez non loin des hôtels pour backpackers internationaux sur Sudder Street. Hideux, mais bon marché et stratégiquement placé. Ici, les routards se débarrassent de leurs derniers fardeaux : livres, disques et vêtements. On peut donc trouver dans ces magasins aussi bien un guide de l’Australie en Suédois qu’un vinyl d’un vieux groupe hippy de San Francisco.
Mon pote Ramubhai, qui tient le Green Shiva Café de Sudder Street, sait draguer dans 4 langues occidentales et a déjà connu “intimement” des femmes de 15 nationalités européennes différentes de passage a Kolkata. Autant dire qu’il est une véritable célébrité dans le quartier. Son succès, il pense le devoir à son légendaire mango lassi et à sa chevelure soigneusement peignée à l’huile de coco ce qui le fait ressembler à l’acteur Bengali Uttam Kumar dans le film Ogo bodhu Sundari. Son voeu le plus cher est de trouver une femme à sa hauteur, une sorte de Suchitra Sen.

Kolkata : Une journée dans la mégapole

N’ayant pas trouvé le disque que je cherchais et écoutant l’appel de mon ventre, je me précipite vers le quartier des bureaux de Dalhousie square et me régale avec un super repas d’ilish mach, de bhat, et de begun bhaja. Les cigarettes prêtées par mon ami m’aident à rester éveillé après le repas. J’achète le Anandabazar Patrika et le Desh magazine et j’arrive au Coffee House de College street vers 16 heures. Depuis la fermeture de l’ancien et magnifique Fleury’s Coffee shop sur Park street au profit des Starbuckicecreamblingbollyindianostyles restos, je préfère aller vers Kolkata Nord pour pouvoir enfin entamer une conversation bien engagée, politiquement et artistiquement incorrecte et caustique à la tradition Bengali. Le tout bien sûr en fumant des Charminar sans filter, en buvant un litre de thé accompagnés de veg chops. Pendant les Adda, la discussion porte le plus souvent sur des sujets tells que Netaji contre Gandhiji, Mohanbagan contre East Bengal, Congress contre CPM, Rabindrasangeet contre Adhunik… Je pourrais ainsi refaire la galaxie pendant des heures mais je me rappelle avoir donné rendez vous à une fille devant Nandan pour la séance de 20 heures, pour voir un film de Mrinal Sen. La personne en question est une étudiante à l’Académie des Beaux Arts qui travaille également à mi temps pour une chaîne du câble locale comme journaliste. Avec les embouteillages de fin d’après midi à Chittaranjan Avenue, j’arrive avec une bonne heure de retard. Le film a déja bien avancé et la demoiselle s’est envolée. Dans ces conditions, il n’est pas question de regarder le film. Je décide de revenir à mon cher pada, Southern Avenue. Après un apéritif somptueux de puchka et d’alur chaat chez Gopal Chaha je croise Biltu, infatiguable bavard que j’essaie d’éviter : petit intellectuel de quartier, étudiant en B.Com depuis une éternité il est bénévole pour le parti communiste. Son travail consiste à recouvrir la ville d’affiches rouges. Dès qu’il m’aperçoit, il en profite pour me raconter sa théorie sur le courant musical Jibonmuki ainsi que ses analyses des chansons de Suman et Nachi en passant par Dylan, Marx et Pete Seeger. Je parviens à m’échapper en prétextant une digestion difficile après le puchka. A peine ai-je quitté Biltu, qu’une averse de mousson tardive s’abat sur moi. Ayant oublié l’accessoire indispensable à tout bon Bengali - le parapluie de chez Mohendra Lal Dutt, je rentre chez moi en vitesse. Dans la cuisine, ma mère prépare le Prasad pour le Durga Puja. Le Punjika a déclaré le premier jour de Puja pour demain. Il s’agit à present de se coucher tôt, car les dhaks et les mantras résonneront dès l’aube.

Kolkata : Une journée dans la mégapole

Cette nouvelle ou ce "docu-fiction " vous a été concocté par Sougata Bhattacharya.
Sougata est bengali, originaire de Calcutta et vivant à Paris. Il a suivi des études supérieures en Media & Communication à Lyon et sa passion est l’écriture journalistique. Il collabore en tant que web-journaliste pour des sites web en France. Récemment, le magazine Livres Hebdo, qui l’avait repéré grace à son article “Tintin au pays des Maharadjahs”, lui a consacré une page d’entretien. Il est aussi passionné par les voyages, la musique électronique et l'art des nouveau médias.

Merci beaucoup à toi Sougata pour ce nouvel article très intéressant et de nous avoir permis de mieux connaître ta ville de naissance. Merci aussi pour le lexique ci-dessous.

Contact: sougata99@hotmail.com

Lexique

Kolkata : Une journée dans la mégapole
Ghanada : Héros de science-fiction bengali créé par Satyajit Ray
Bhand : pot en terre cuite
Chai walla : vendeur de thé dans la rue
More : équivalent de Carrefour
Patal rail : train souterrain
Presidency College : Université du Nord de la ville
Someplace Else : café concert/ discothèque
Flyovers : routes aériennes
Nikhil Banerjee: Joueur de sitar bengali
Uttam Kumar : acteur bengali des années 50, très populaire
Suchitra Sen : Actrice bengali, partenaire d’Uttam Kumar
Anandabazar Patrika et Desh: le premier est un journal quotidien, le deuxième un magazine littéraire et culturel.
Fleury’s Coffee shop: Ancien café de style anglais sur Park Street, qui malheureusement n’existe plus.
Adda ou thek : rencontre informelle pour refaire le monde en buvant du thé.
Netaji Subhas Bose : politicien Bengali radicaliste
Mohanbagan et East Bengal : Les deux grands clubs de foot de Kolkata.
Congress: parti politique indien de centre gauche.
CPM : Communist Party Marxist au pouvoir au Bengale
Rabindrasangeet : Chansons de Rabindranath Tagore
Adhunik : Chanson moderne bengali
Nandan : salle de cinéma Art et Essai
Ilish mach, bhat, begun bhaja : Poisson, Riz et beignet d’aubergines
Chops : Beignets de légumes servis en apéritif.
Jibonmukhi : Courant musical de chanson réaliste rappelant Bob Dylan.
Suman et Nachi : Chanteurs célèbres du genre Jibonmukhi
Puchka, alur chaat : sortes de fast food indien bien épicé
Pada : Quartier en argot
B.Com : Bachelor of Commerce, Licence en commerce et vente
Mrinal Sen : Cinéaste Bengali engagé
Charminar : Marque de cigarettes sans filtre
Wills filter : cigarettes indiennes de moyenne gamme
Mohendra Lal Dutt : marque de parapluie de renommée
Prasad : offrande (repas) préparé pour le festival religieux.
Punjika : publication annuelle servant de référence astrologique pour les dates et les horaires religieuses indiennes de l’année.
Backpackers : routards
Durga Puja : Grande fête annuelle en l’honneur de la déesse Durga
Dhak: Tambours

Kolkata : Une journée dans la mégapole

Dimanche 15 Juillet 2007
Sougata Battacharya Contact: sougata99@hotmail.com

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