L'Inde Mogole (fin) , des dernières années de splendeur à la décadence

Après la mort d'Akbar, grand souverain de l'unité et de la tolérance dans la dynastie mogole, sa succession prendra une direction qui la mènera au déclin. L'ère des grands mogols disparaît pour faire place au désordre et à la fin décadente d'un empire puissant...
Les empereurs mogols après Akbar, sont appelés simplement mogols pour indiquer leur différence par rapport à leurs flamboyants prédécesseurs. Aucun de ses successeurs n'aura le charisme et la puissance des empereurs qui les auront précédés dans la dynastie. On entre dans une période moins faste qui petit à petit mènera l'empire crée par Babur au déclin et à la décadence, avec le règne d'Awrengzeb qui mettra tristement fin à la splendeur mogole.



Tristes années mais de grandes réalisations architecturales.



Les dernières années du grand Akbar sont tristes. Il n’a pas ménagé ses forces, minées de surcroît par l’usage de la drogue. Il est malade et les deuils rongent son âme. Son fils Khurram, qui prendra comme nom de règne Jahangir, « Conquérant du monde », impatient d’arriver au pouvoir, se révolte contre lui. On pouvait en attendre le pire, il donnera le meilleur. Il y a sous son règne (1605-1627) et celui de son successeur Chah Jahan (1628-1658) une accumulation de richesses, un essor culturel sans précédent.

Certes les grands projets qui tiennent au cœur des souverains ne peuvent pas être réalisés. Ainsi le rassemblement des Indiens dans une même communion spirituelle tourne court. Il faut donner de nouveaux gages aux musulmans. Si Jahangir continue à converser avec les représentants de toutes les confessions et n’hésite pas à serrer contre son cœur des fakirs pouilleux, Shah Jahan, au cours d’une brève crise de fanatisme, est amené à sévir contre les Hindous, fait détruire des temples nouvellement édifiés à Bénarès, brûle une église pendant la guerre contre les Portugais et réduit hommes, femmes, enfants en esclavage. La reconquête de l’Asie centrale – héritage de Tamerlan – coûte cher, échoue et s’achève par un désastre, malgré la prise de Bactres et de Termez. La progression dans le Deccan est presque nulle ; tout au plus soumet-on quelques principautés et oblige-t-on Bijapur et la fabuleuse ville de Golconde à se reconnaître vassales (1635). Enfin, il y a la guerre incessante contre l’Iran, les jalousies et les rivalités des princes impériaux qui annoncent les événements du futur règne d’Awrengzeb.

Pourtant les années de Jahangir seront riches car fécondes architecturellement. Les constructions de l'époque seront inspirées par les femmes très à l'honneur durant cette période. Ainsi Nur Jahan, l’épouse de Jahangir, semble avoir à peu près toutes les qualités, celles de l’esprit et de l’âme, la culture, la sagesse, l’intelligence, et cette pondération qui lui permet d’atténuer ce qu’il y a de féroce et violent en son mari, de freiner sa passion du vin ; et d'influer subtilement sur le gouvernement qu’elle se garde bien d’exercer par elle-même, mais à travers son père l’Itimad-al-Daula – dont le mausolée à Agra est un joyau – et son frère Asaf Khan.
Mumtaz Mahal, femme de Shah Jahan, successeur de Jahangir, est plus discrète encore ; peut-être n’a-t-elle pas les hautes vertus de Nur Jahan. Qu’importe ! Elle sait inspirer au souverain un amour fou, qui le soutient jusqu’à sa mort et qui lui fait construire, pour recevoir ses cendres, le Taj Mahal d’Agra (1632-1649). Ce monument, un des plus beaux du monde, est inégalable par la science avec laquelle il a été construit, par ses diverses perspectives, toutes calculées avec soin à partir de chaque point d’observation, par la manière parfaite dont il traduit le symbole de la montagne cosmique, avec la base carrée de la terre ici représentée par la terrasse, le dôme du ciel et les quatre piliers de l’univers. C'est un magnifique mausolée dédié à l'amour...Son caractère incomparable tient aussi à la beauté de ses lignes, au raffinement de son décor, à l’écrin que constitue son jardin, et jusqu’à cette mosquée et cette fausse mosquée rouges qui font repoussoir vers son éclatante blancheur. Le Taj Mahal est inégalable, c’est entendu, mais, même sans lui, l’architecture des Moghols témoignerait de leur goût, de leur art de bâtir, de leur intense activité.
On le voit dans ces grandes mosquées qui se répondent de ville en ville sans se répéter et forment une guirlande posée sur le nord du pays, Fatehpur Sikri, Delhi, Lahore, Agra, et, avec moins de qualité, Tatta ou Peschawar, toutes érigées sur de grandes terrasses ceintes de galeries, avec portes monumentales, salles de prières moins vastes que la cour démesurée, les hauts dômes bulbeux, les minarets d’angle. Ce sont aussi ces mausolées placés au milieu de jardins, vrais palais pour les morts, qui présenteront encore quelques beautés en 1754 (tombe de Safdar Jang à Delhi). Ce sont ces jardins enchanteurs installés en plaine (Shalimar, à Lahore, 1637) ou en montagne, à Srinagar au Cachemire, qui en conserve plusieurs inégalables. Ce sont encore ce que l’on nomme des forts, parce qu’ils en ont l’aspect extérieur, à Fatehpur, Agra, Delhi, Lahore, et qui sont toujours impressionnants, parfois immenses (celui de Delhi couvre soixante-quinze hectares), mais qui sont de somptueuses résidences avec leurs salles d’audience, leurs chapelles (mosquées de la Perle), leurs pavillons et ces ruisseaux qui courent et sautent dans les jardins et dans les salles. Tout d’abord en grès rouge ou rose, cette architecture laisse, sous le règne de Jahangir, apparaître des taches de marbre blanc. De ce matériau qui rend les constructions plus légères, qui permet plus de fantaisie (arcs polylobés, balustrades et claustra aux découpes savantes) et un décor plus fin, Shah Jahan s’engoue au point de l’employer presque exclusivement. Peut-être l’empereur ne se trompe-t-il pas quand il en fait mettre dans la salle d’audience de son palais à Shahjahanabad (ville rebaptisée d'après son nom).

Awrengzeb ou le début de la décadence



En 1657, Shah Jahan tombe malade et veut abdiquer en faveur de son fils Dara. Mais un autre fils, Awrengzeb, se fait proclamer empereur (1658). Dara est capturé, torturé, exécuté avec tous ses enfants, tandis que Shah Jahan, enfermé dans le fort d’Agra, finit ses jours les yeux fixés dans le lointain, sur le Taj Mahal.

Avec Awrengzeb c’est un monstre qui accède alors au trône. Inculte, méprisant les arts, il interdit chant, musique, danse, poésie, peinture. Austère, il s’habille de laine ou de coton et mange dans de la vaisselle en terre cuite. Bigot, il ne veut construire que des mosquées ; on lui doit, à Lahore, la Badchahi (1671) qui complète heureusement celles de ses prédécesseurs. Fanatique, il ne s’intéresse qu’à la guerre sainte et, s’il a continuellement à la bouche les mots de justice et de clémence, il ignore tout de ces vertus. Comme il est grand capitaine, il parvient à dominer presque toutes les Indes : ne lui échappe que l’extrême sud du Deccan. Mais le succès de ses conquêtes est payé chèrement. Les finances publiques en souffrent, les terres sont laissées à l’abandon, la haine contre les Moghols enfle les cœurs de tous : Hindous, Sikhs, Mahrattes ne se soumettent que pour reprendre les armes. Son long règne, jusqu’en 1707, sera fatal à la dynastie et aux Indes. Les victoires, la splendeur des villes, la rigueur de son joug font illusion. Rien ne peut égaler les Grands Moghols !

Pour conclure, ce n’est pas à l’ingrat tombeau d’Awrengzeb à Khuldabad, près d’Ellora, qu’il faut se rendre si l’on veut rêver au singulier destin des grands empereurs mogols, mais bien à Kabul qu'il faut aller, devant la dalle toute simple qui recouvre le corps de Babur et sur laquelle il est inscrit : « Il conquit l’empire des âmes et le monde des corps comme la lumière du matin et s’en alla au ciel ».

sources : Jean-Paul Roux, mars 2001

Samedi 23 Octobre 2004
Fabienne-Shanti DESJARDINS

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