L'amour et la passion dans l'art et la littérature indienne ou 'l'Inde du Tendre' (2ème partie)

Souvenez-vous dans la première partie, nous évoquions le shringara et le kama-shastra qui sont les deux grands types de l'expression amoureuse dans la littérature hindoue. Je vous avais aussi parlé des nayakas (amants) et nayikas (amantes) qui sont les caractères déterminants du sentiment amoureux dans le shringara. Petit rappel,
dans la Rasamanjari (grand écrit sur l'amour), de Bhanadutta on répartit d'abord les nayika (héroïnes amoureuses/ amantes) en trois catégories de base

- Les Svakiya ou Sviya (celles qui s'appartiennent),

- Les Parakiya (celles qui appartiennent à un autre),

- Les Samanya (celle qui n'appartiennent à personne, ou appartiennent à tous).

Dans ce numéro de Couleur Indienne je voudrais vous présenter les différents types de Svakiya (les amantes qui s'appartiennent).



Les 3 sortes de Svakiya


Bhanadutta nous dit dans la Rasamanjari que la Svakiya peut être représentée sous trois formes, et ce en fonction de son âge et de son expérience.

La Svakiya peut être une Mughda, celle qui est complètement inexpérimentée.
Elle peut être une Madhya celle qui a une certaine expérience.
Enfin, si elle a atteint la maturité, elle est alors une Praudha ou Pragalbha.

La Mugdha nakiya


La Mughda est jeune, son corps en général commence à s'épanouir. Or très souvent les mariages dans les temps anciens en Inde se contractaient chez les jeunes filles à un âge très tendre, bien avant qu'elles soit femmes. A cette catégorie de nakiya pré-pubère, quittant l'enfance, le poète associe l'apparition d'une certaine timidité, d'une sorte de pudeur confuse. Mais la Mughda est en lutte avec elle-même, elle mène un un combat intérieur entre ses désirs naissants en elle et la réserve qu'elle doit afficher en tant que jeune fille de bonne famille. C'est dans cette perspective que le poète pousse l'analyse un peu plus loin. Il distingue alors deux types de Mughda :
l'Ajnatayauvana , qui est celle qui n'a pas conscience de son changement d'état
et
la Jnatayauvana, qui est au contraire celle qui en a conscience.

Pour le poète l'Ajnatayauvanaest son inspiration privilégiée, le personnage qui lui est cher à son coeur car il est celui qui lui offre la possibilité d'explorer les aspects physiques et psychologiques qui accompagnent cet état intermédiaire où la petite fille devient jeune fille.
Les caractéristiques poétiques de cet état sont les suivants : les yeux de la nakiya s'allongent, ses seins se gonflent, une certaine lourdeur envahit tous ses membres, ses hanches sont plus pleines et plus larges, sa démarche se ralentit, elle n'a plus la même insouciance dans le sourire mais des rires en cascades jaillissent d'elle. Toutes ces transformations physiques nourissent la verve du poète. Ce qui rend le personnage si charmant à ses yeux et à celui de l'artiste, c'est que l'héroïne ne sait pas ce qui lui arrive . Le poète prend plaisir à broder toutes sortes de variations sur cet état d'innocence de la jeune fille (on peut le voir dans certaines gravures de l'époque).

la Jnatayauvana Mugdha peut être de deux types :
une Navodha ou une Vishrabdha Navodha. On trouve même une troisième classification dans la Rasamanjari , à savoir l' Ativishrabdha Navodha
La Navodha est la toute jeune mariée qui vient juste de prendre conscience qu'elle n'est plus une enfant.
La Vishrabdha Navodha est la jeune mariée qui a perdu un peu de sa timidité et commence à vivre son désir pour son mari avec un peu plus d'assurance.
l' Ativishrabdha Navodha est celle en qui s'est développée une certaine confiance envers le bien-aimé.
Les poètes imaginent des situations originales et compliquées pour illustrer chacune de ces catégories et les différencient l'une de l'autre par de subtiles notations. La timidité,une douce irritation, le désir de recevoir des bijoux et des cadeaux...chacune de ces caractéristiques permet de situer la nakiya dans la classification. Un texte montre le roi Kama, le dieu de l'amour, qui a élu domicile dans le corps d'une Mughda et qui se met à "le construire" de l'intérieur avec soin. Sous son action l'oeil devient enjoué, le visage prend la rondeurn de la pleine lune, "la voix emprunte aux vagues d'une mer de nectar leur chant acidulé", etc...

La Madhya nakiya


La Madhya nakiya représente le type intermédiaire à la fois en âge et en expérience. Chez elle ardeur et timidité s'équilibrent harmonieusement. Certes elle n'a pas encore suffisamment d'assurance pour laisser voir la violence de son amour, mais le désir monte en elle avec assez de force pour l'amener à faire un pas en avant. Elle est ainsi constamment habitée par deux tendances contraires. Une des caractéristiques de la Madhya nakiya, selon les poètes est que lorsque l'amant commet une faute, que ce soit ou non par inadvertance, elle lui manifeste son irritation - toujours discrètement - mais avec des degrés variables dans la discrétion.

La Pragalbha nakiya


La Praudha ou Pragalbha représente le troisième type de Svakiya. C'est celle qui a atteint la maturité. C'est celle qui connaît maintenant les chemins de l'amour. Tout au long des années, dit le poète, elle a appris à vaincre sa timidité naturelle. En elle "le désir a triomphé de la pudeur". La passion l'agite et prend parfois possession d'elle au point qu'elle perd conscience de tout ce qui l'entoure. Lorsqu'ils dressent son portrait ou la montrent dans l'exercice amoureux, les poètes ne reculent pas devant les détails les plus directs et les plus intimes, ce qui donne lieu à de délicieuses descriptions.

On distingue plusieurs sortes de Pragalbha, notamment celle qui "se complait dans l'amour" et celle qui "s'abandonne au ravissement de l'amour" au delà d'une certaine limite.
Les Pragalbha comptent parmi les héroïnes favorites des poètes, c'est pourquoi ils les décrivent avec délectation. Ainsi par exemple des raffinements interviennent lorsqu'il s'agit de décrire l'état de fierté, "mana" de la Pragalbha. En effet quand une situation l'irrite, elle réagit différemment selon les cas, ce qui conduit alors à une sous-classification des Pragalbha : la dhira se montre ironique, mais son amour n'est pas altéré. L'adhiramanifeste, elle, de l'amertume dans sa colère, tandis que la dhira-adhira mêle ironie et amertume.
Ainsi nous en avons terminé avec les 3 types de svakiyas.

Dans le prochain numéro de Couleur Indienne, je vous parlerai des autres types de nakiya. En effet, nous avons terminé d'évoquer les svakiyas mais il nous reste les Parakiyas et les Samanyas et nous aborderons la classification des nakiyas selon les situations amoureuses.

Jeudi 11 Novembre 2004
Fabienne-Shanti DESJARDINS

Edito | Interview | Personnalité | Evènement | Curiosité | Carnet de route indien | Indianités | Focus sur... | Mythes et mythologie | Livres coup de coeur | Arts | Histoire | Associations | Musique | Civilisation | Nouvelles et légendes | Portrait de femme | Les recettes de Joly | Impressions | Merveilles de l'Inde | Philosophie et religions | Vie quotidienne | Société | film coup de coeur | Dossier thématique | Géographie | Expressions de lecteurs


Inscription à la newsletter



Partager ce site