La légende de Shakuntala, d'après Kalidasa.

Hier je suis allée visiter la belle exposition consacrée à Camille Claudel, cette femme sculpteur génial longtemps oubliée qui passa 30 ans en hôpital psychiatrique qu'elle ne quitta qu'à sa mort d'ailleurs...
Cette artiste magnifique et tragique exprime une telle force dans ses oeuvres qu'on ne peut pas rester sans émotion face à ses sculptures...L'une des plus connues s'inspire d'une légende hindoue que je vous ai déjà raconté sur ce site...Il s'agit de la belle histoire de Shakuntala. J'ai voulu vous proposer à nouveau cette histoire à la lumière de cette exposition et parce que ce mythe pour moi reste éternel.

Voici donc l’exquise et belle légende de Shakuntala et du puissant Roi Dushyant : une histoire d'amour palpitante de l'épopée Mahabharata, que le grand poète antique Kalidasa a raconté de nouveau dans sa pièce immortelle Abhijnanashakuntalam. Cette version est directement inspirée par la pièce et est retranscrite telle que je l'ai trouvée.



La découverte du théâtre de l'Inde Ancienne et de l'héroïne Shakuntala


Aux origines du théâtre : le désordre ; celui qu'ont progressivement installé la lente désagrégation du savoir, l'oubli des règles, la corruption des sacrifices. Les dieux tentent d'y remédier en créant un nouvel objet, capable d'instruire par le biais du plaisir. Ils demandent à Brahmâ de créer un « objet de jeu à voir et à entendre », destiné à l'édification d'une humanité dégradée et dissolue. Ainsi naît le théâtre, que les dieux, séduits, font d'abord mine de se réserver. Associant tous les arts de la scène — jeu, danse, chant, musique — le théâtre de l'Inde ancienne est un spectacle total. Il s'apparente à l'opéra occidental, mais n'en demeure pas moins profondément singulier. Nombre de traits en fondent la magnifique altérité, à commencer par l'existence d'un Traité du théâtre, très ancien, et par la double scansion qu'impriment au texte dramatique l'alternance de la prose et des vers, d'une part, celle des langues, sanskrit et prakrits, d'autre part. Son étrangeté a enflammé l'Occident.

En 1789, William Jones, alors juge à la cour suprême de Calcutta, fait paraître la première traduction d'un drame indien, Shakuntalâ. L'Europe est émerveillée, l'engouement immédiat. C'est le début de la « Renaissance orientale ». L'enthousiasme ne retombera pas : de Schlegel à Apollinaire, en passant par Théophile Gautier et Camille Claudel, penseurs et artistes se plaisent à évoquer Shakuntalâ, modèle de l'héroïne. C'est ainsi que, pour l'Occident, la découverte de l'Inde tant désirée s'est d'abord confondue avec celle de son théâtre, considéré par la tradition indienne comme la forme la plus achevée de sa littérature.

L'histoire de Shakuntala et sa légende


Voici donc l’exquise et belle légende de Shakuntala et du puissant Roi Dushyant : une histoire d'amour palpitante de l'épopée Mahabharata, que le grand poète antique Kalidasa a raconté de nouveau dans sa pièce immortelle Abhijnanashakuntalam. Cette version est directement inspirée par la pièce et est retranscrite telle que je l'ai trouvée.

Le roi Dushyant de l’ancienne dynastie des Puru, s’égare au cours d’une chasse et arrive par mégarde aux portes de l'ermitage du grand sage Kanva, situé au bord de la rivière Malini. Frappé par l’éclair à la vue de Shakuntala, la fille du sage Kanva, Il erre dans l'ashram, essayant de calmer l'agitation de ses pensées. En vérité, depuis le moment où il a vu Shakuntala, il ne peut penser à rien d'autre. Mais tout d’un coup, Dushyant aperçoit des treilles qu'on avait arrangées en berceaux à quelque distance de la rivière, l'ensemble formant comme un petit pavillon de verdure. Il s'avance, prenant soin de ne pas faire crisser le sable blanc, écarte doucement les feuilles et plonge son regard dans la pénombre. Elle est là, allongée sur un banc de pierre, les cheveux étalés autour d'elle se mêlant aux fleurs, pâle, les yeux mi-clos.

« Elle est encore plus belle que je ne l’avais entrevue ce matin, pense le roi : l'ovale de son visage ravissant me paraît plus fin, sa taille plus mince, ses épaules plus étroites ». Soudain, le roi frémit. Shakuntala a bougé. Elle se soulève lentement sur un coude et parle ainsi à sa suivante Priyamvada : « Depuis le moment où mon regard s'est posé sur le roi très glorieux, l'amour me tourmente. » Dushyant aurait voulu crier sa joie. Lui qui n'avait ni dormi, ni mangé ni bu depuis de longues heures, se sentait brusquement enivré. Le cœur cognant dans sa poitrine, il regardait Shakuntala ramassant une feuille de lotus, lisse comme le plumage d'un oiseau. Shakuntala réfléchit encore un instant, puis de ses ongles délicats, elle commence à tracer des lettres sur la grande feuille ronde. Quand elle eut fini d'écrire, elle lut à haute voix : « je ne connais point ton cœur, O roi. Et pourtant l'amour, o cruel, nuit et jour me consume, et mes désirs n'ont d'autre objet que toi. » Le roi alors, écartant les feuillages, s'avança résolument. Sursautant, Shakuntala porta la main à ses lèvres.

Se jetant ses pieds, il s’écrie : « O Shakuntala, toi qui est plus belle que le lotus blanc qui flotte su le lac baigné de brumes, sache que les deux joyaux de ma dynastie, que tout mon royaume et moi-même t’appartiennent. Deviens mon épouse o Shakuntala ». Shakuntala, terrassée d’amour ne peut qu’acquiescer et les deux tourtereaux se marient secrètement, en l’absence du sage Kanva qui est parti quelques jours visiter un autre ermitage dans la forêt. La nuit, sous les étoiles, sur un lit de lotus pour amortir leurs ébats, ils consomment leur mariage. Un fils naîtra de cette union. Puis au matin, le roi repart vers son royaume mettre ses affaires en ordre et préparer les festivités pour un grand mariage royal. Malheureusement Shakuntala, absorbée dans la pensée de son roi, encourt l’ire et la malédiction d’un grand rishi (sage) qui passe par là, Durvasa, connu pour ses colères formidables, en ne lui accordant pas les honneurs dus à un visiteur .Le rishi se tourne alors vers elle et brandissant son bâton de pèlerin, gronde : « Ah! Tu insultes un visiteur ! Absorbée dans tes pensées, tu ne vois même pas que je me tiens en face de toi ! Et bien écoute : celui à qui tu penses, celui pour lequel tu oublies tes devoirs d'hospitalité, celui-là t'oubliera. Tel un homme ivre qui ne se souvient plus de ce qu'il a dit ou de ce qu'il a fait, il aura beau chercher dans sa mémoire, il ne se souviendra pas de toi. » Shakuntala tremble, pleure, implore, mais rien ne fait fléchir Durvasa. Elle se souvient alors de l'anneau qu’au moment de partir, le roi lui a mis au doigt, et reprend un peu d’espoir.

Le père de Shakuntala revient, comprend en deux mots toute l’histoire et lui donne sa bénédiction pour qu’elle aille retrouver son roi et lui rafraîchir la mémoire. Avant de partir, on frotte les pieds de Shakuntala avec une teinture rouge sombre. On l’a revêt d'une grande robe de soie, à la blancheur pâle et douce comme la lune. Puis, on lui met des bracelets resplendissants aux bras. Enfin, Kanva le sage bénit sa fille et l'enfant qu’elle porte. Shakuntala s’en va alors vers son destin. !.

Quelques jours plus tard, le roi Dushyant entend une voix mélodieuse s’élever en dessous de son palais :

« L'as-tu oubliée

La fleur de manguier ?

O abeille assoiffée de miel !

De ton long baiser

Hier, souviens-toi !

O abeille satisfaite du lotus !

La fleur de manguier

L'as-tu oubliée ? »

La voix s'interrompit un instant, puis la chanson reprit, plus haut, plus clair. Le roi frémit et s'approcha de la fenêtre. La chambre de musique était située dans l'autre aile du palais, pourtant la voix était si pure, la mélodie si simple, que chaque mot de la ritournelle lui parvenait avec une netteté cristalline.

« La fleur de manguier

L'as-tu oubliée ? »

La voix reprenait encore et encore. Dushyant se figea. Une leçon de chant sans doute. Il reconnaissait la voix d'une dame de la cour. Mais pourquoi ces paroles évoquaient-elles en lui une tristesse si profonde ? Un instant plus tôt, l'univers qui l'entourait suffisait à son bonheur, aucun regret ne l'agitait, aucun être cher ne lui manquait. Qu'y avait-il donc de changé ? D'où était venue brusquement cette impression d'absence douloureuse, ce désir éperdu d'il ne savait quoi ? C'était comme une nostalgie poignante, comme la trace indéchiffrable et obsédante d'un rêve disparu ou de quelque autre vie. « O abeille satisfaite du lotus »...

Le roi sursauta. Pourquoi le dérangeait-on ?

Son chambellan vint le prévenir qu’un groupe d'ermites, portant un message du grand sage Kanva, demandait à être reçu. Un des ermites s’avança : « Le sage te fait dire que tu t'es uni en mariage avec sa fille et que ce mariage a reçu son approbation. Maintenant, reçois ta femme, selon l'usage et les rites, et apprends qu'elle porte ton enfant ». Le roi est furieux : « De quoi parle-t-on et pourquoi amène-t-on tout ceci devant moi »? E il ajoute, regardant du coin de l’œil Shakuntala qui se cache derrière les ermites : « Le mensonge est naturel à tous les êtres de l'autre sexe ». Le sang de Shakuntala ne fait qu’un tour : « Homme vil ! Tu ressembles à un puits bien caché par la mauvaise herbe dans lequel tombe le voyageur innocent ». Et elle se tourne vers sa suivante : « Nous n'avons plus rien à faire ici, dans ce monde de tromperie. Viens, Gautami, sortons-d'ici ». Puis elle se rend au bord du lac et jette bien loin l’anneau d’or que le roi lui a donné en cadeau de mariage…

Jour et nuit maintenant, Shakuntala est en larmes, il lui semble qu'il est impossible de subir une telle douleur et une telle humiliation. Elle veut disparaître, oui, disparaître, échapper à cette souffrance insupportable. Elle joint les mains, elle voudrait que la terre l'engloutisse. Soudain elle entend une voix : « Shakuntala, l'épreuve qui t'attend, tu ne peux y échapper, tu devras passer par elle, tu devras grandir en elle, mais je te prends dans mes bras, Shakuntala, laisse tomber ta tête sur mon épaule, ferme tes yeux noyés de douleur, calme ton corps tout secoué de sanglots, Shakuntala, je t'emmène avec moi, je t'emmène dans mon pays, ma petite Shakuntala, ma fille chérie, mon enfant jamais oublié ». ..

… Les années ont passé. Un jour, un pêcheur, sur lequel on avait trouvé un anneau d'or appartenant au roi, avait été amené au palais, encadré par des gens d'armes. Le pêcheur, loin d'avoir été puni, était reparti après avoir été récompensé avec une grosse somme d'argent. Depuis lors il ne cessait chanter les louanges du roi et de raconter à qui voulait l'entendre par quelle chance extraordinaire il avait trouvé cet anneau dans le ventre d'une carpe qu'il avait attrapée. Histoire vraie ou fausse, personne ne voulait l'affirmer, mais ce qu'on croyait savoir de source sûre, c'est qu'à la vue du bijou le roi s'était souvenu de quelqu'un qu'il aimait. De ce moment, le roi avait paru dévasté par la douleur et le remords. Il passait les nuits entières à s'agiter sur sa couche sans parvenir à trouver le sommeil. Son intérêt dans les choses du royaume semblait avoir disparu. Tout lui pesait. Même les ornements, qui d'habitude ornaient ses bras, étaient absents, comme si eux aussi étaient devenus trop lourds. Il passait de longs moments absorbé dans ses pensées, tournant entre ses doigts le fameux anneau d'or. Parfois, il semblait s'adresser à l'anneau, comme s'il l'accusait de quelque chose ou lui reprochait quelque chose. Le plus souvent, un pinceau à la main, il se tenait devant une grande et fine planche de bois précieux, occupé à peindre on ne sait quelle image ; mais il n'était pas rare qu'oubliant le pinceau et la boite de couleurs, il restât immobile des heures durant, perdu dans la contemplation du tableau mystérieux…

… Le chariot resplendissant d'Indra, le roi des dieux, filait sur le chemin des vents. Il volait au-dessus d’une région éternellement pure et lumineuse, bénie par Vishnu et arrosée par le flot laiteux du Gange céleste. Assis à l'arrière du chariot, le roi Dushyant s'émerveillait de cette course aérienne. A vrai dire, quand Matali, l'envoyé d'Indra, était venu le chercher dans son palais, le priant de prêter main-forte au roi des dieux dans sa lutte contre l'armée des démons, Dushyant n'avait pas hésité, et le chariot divin l'avait immédiatement emporté dans les airs, mais soucieux qu'il était de se montrer digne de la confiance qu'on lui accordait, il n'avait alors prêté que peu d'attention à l'ascension du véhicule divin. Maintenant les choses étaient différentes : la mission était accomplie, les ennemis avaient été vaincus, Indra l'avait comblé d'honneur, il pouvait donc tout à loisir contempler l'immensité des cieux et prendre plaisir à cette descente majestueuse. Dushyant avait la sensation que tout son être était en train de se détendre profondément, corps et âme. Il se pencha un peu. On approchait des nuages. L'équipage céleste pénétra dans cette masse blanchâtre ; on avait l'impression que de l'écume éclaboussait les roues du chariot. De l'autre côté, la terre apparut. Vu ainsi, le monde des hommes n'avait jamais semblé à Dushyant aussi fascinant. La descente était si rapide que la surface qui lui avait paru plate une seconde auparavant révélait ses reliefs, et il avait l'impression que les montagnes, creusant la terre, jaillissaient vers le haut. Les taches indistinctes de couleur verte se transformaient en arbres. Les minces fils bleus devenaient des rivières. La terre semblait se précipiter à la rencontre de Dushyant.

Qu'elle était belle, qu'elle était généreuse, cette terre ! Une montagne surtout l'attirait, au loin, ruisselant d'une lumière dorée comme du miel. Matali lui apprit que c'était la retraite du grand sage Maricha. Dushyant avait entendu parler de cet ascète aux pouvoirs formidables, qui pouvait rester des années immobile, en transe, loin de son corps, que recouvraient les termitières et les plantes grimpantes, oublieux de sa chevelure où les oiseaux venaient faire leurs nids, concentré puissamment sur la contemplation de l'Infini. Il savait que c'était un lieu dans lequel les mortels ne pouvaient pénétrer sans l'aide des dieux. Dushyant sentit s'éveiller en lui un grand désir de visiter l'endroit. Il en fit part à Matali qui dévia légèrement la course du véhicule. Et bientôt le chariot divin se posait sur le sol sacré silencieusement et, chose étonnante, sans que s'élevât aucune poussière. Ce lieu, remarqua Dushyant avec surprise, est encore plus enchanteur que le ciel d'Indra. Regardant autour de lui, il eut l'impression étrange et très douce que son cœur allait pouvoir s'abreuver à une source délicieuse...

« Regarde-le s'avancer, Shakuntala. Non, ne bouge pas, reste dans l'ombre de cet arbre ashoka. Observe-le, le guerrier revenu vainqueur des espaces célestes ! N'y a-t-il pas quelque chose de plus aérien dans sa démarche, de plus lumineux dans son regard ? Il observe ce qui l'entoure, et on sent qu'avec chaque respiration il s'imprègne de l'atmosphère créée par le grand Rishi. Cette lumière paisible, ce calme profond, cette pureté ardente, vois comme il ouvre largement son âme pour les faire y pénétrer. Il marche plus vite maintenant, comme s'il cherchait quelque chose. Il va à ta rencontre, Shakuntala. Ne te découvre pas tout de suite. Pourquoi te priverais-tu d'assister à la scène qui va se dérouler? Laisse donc le destin s'amuser un peu, sous tes yeux ».

« Voilà, il a aperçu l'enfant... » A vrai dire, il était difficile que les cris n'attirent pas son attention. Le petit bonhomme n'a jamais eu autant d'énergie ! « Vois avec quelle force il a immobilisé le lionceau ! Que veut-il faire ? Oh, il lui écarte les mâchoires... il s'amuse à lui compter les dents ! Et voilà qu'il le chevauche maintenant et tire de toutes ses forces sur sa crinière ! On dirait qu'il joue avec un petit chat ». Et pourtant, assis sur cette bête sauvage, le visage rayonnant de fierté et de plaisir, son petit bras levé vers le ciel en signe de triomphe, il fait penser à un dieu resplendissant exterminateur des démons. Tous les deux se roulent dans l'herbe maintenant. Le roi est captivé par cette lutte entre l'enfant et l'animal. Il ne s'est même pas aperçu qu'à quelque distance deux femmes de l'ashram regardent la scène avec désespoir. « Oh, je comprends leur désolation. Comment peut-on raisonner un enfant comme celui-ci ? Elles ont peur que la lionne ne finisse par intervenir, elles le supplient de lâcher l'animal ». « S'il continue à le persécuter, insistent-elles, sa mère va l'attaquer ». Une lueur passe dans les yeux de l'enfant, aah, on sent qu'il adorerait se mesurer à la lionne. Il vaut mieux qu'elles essaient autre chose : eh bien, elles vont lui apporter un autre jouet, un beau jouet. « Donne! », lance-t-il, sans lâcher la crinière du lionceau. Et il tend le bras, la main grande ouverte, comme une fleur de lotus aux pétales nettement écartés qu'éclaire le soleil levant.

Le roi a frémi. Qu'a-t-il donc vu dans cette paume ouverte ? Il avance. Les femmes sont si désolées de leur impuissance qu'elle s'adressent à lui, bien qu'étranger. Il faut qu'il les aide à libérer le lionceau. Le roi s'approche, il écarte doucement, sans effort, les deux combattants. « Shakuntala, regarde l'expression du roi : il a fermé les yeux, comme si de toucher la peau fraîche de l'enfant l'avait envahi d'un délice inouï. Ah, mais toi aussi, Shakuntala, tu as fermé les yeux, en même temps que lui ! Ecoute, mon enfant chéri, écoute, et remplis-toi le cœur de chaque question posée par le roi. La famille de l'enfant? -- La dynastie des Puru... Le nom du père ? -- Non, on ne peut prononcer ce nom : un homme qui a rejeté sa femme légitime! » La question suivante reste sur ses lèvres, comment décemment peut-il s'enquérir du nom de la mère? Mais voilà que le destin pointe son nez. Une des femmes apporte le jouet réclamé, c'est un paon en terre cuite magnifiquement peinturluré avec une queue constellée de points d'or. « Regarde, dit-elle, regarde ce que je t'apporte. Qu'il est beau, ce "shakunta" ! Quel oiseau splendide! » L'enfant n'est plus du tout intéressé par l'offre, car, planté devant le roi, il observe celui-ci avec grande attention ; cependant, au mot de "shakunta", il tourne la tête, il veut savoir, pourquoi parle-t-on de sa mère? Où est-elle ? La femme rit de sa méprise, elle explique au roi : « J'ai seulement dit "shakunta", je ne parlais que de l'oiseau, mais voyez-vous, le nom de sa mère, c'est Shakuntala ». Avec quelle douceur Dushyant a murmuré "Shakuntala" ! Et il répète ce nom, il répète ton nom, Shakuntala, comme s'il avait peur qu'on le trompe, comme s'il avait peur d'être ce voyageur assoiffé qui se dirige vers un lac miroitant au soleil et réalise, au moment où il va pouvoir étancher sa soif, que ce n'était qu'un mirage.

« Oh, tu as vu? Le bracelet de l'enfant ! Il n'est plus là! Le bracelet sacré qu'à sa naissance le Rishi avait attaché à son poignet pour le protéger... Attention, personne d'autre que le père ou la mère ne doit y toucher, autrement il se transforme en serpent et mord ! Ah, regarde, il est là dans l'herbe, il a dû glisser pendant la lutte avec le lionceau ». Le roi l'a vu. Il se baisse. Les femmes veulent l'arrêter : « Non, n'y touchez pas! » Trop tard, il l'a ramassé, il se relève, la chaînette dans la main, il regarde les deux femmes, pourquoi ont-elles crié ? Et pourquoi le regardent-elles maintenant avec de grands yeux, que s'est-il passé ?

« Il est temps que tu te découvres, Shakuntala, les femmes vont sûrement lui expliquer les propriétés du bracelet. Vois, il a enfin compris qu'il n'y a plus à douter, il ouvre les bras, il soulève son fils, il le prend sur son cœur ». Les femmes s'enfuient précipitamment, elles vont aller annoncer la nouvelle à tout le monde. « Va, Shakuntala, montre-toi, et rassure ton enfant. Il ne comprend pas quel est cet étranger qui l'appelle fils. Et il proteste : mon père c'est Dushyant, ce n'est pas toi. Voilà : c'est le moment où la mère doit entrer en scène. Va vers le roi et demande-lui en souriant qui est l'audacieux qui ose toucher ton enfant ».

L'enfant dit soudain au roi : « Lâche-moi, que j'aille voir ma mère ». Le roi acquiesce : « Eh bien, mon fils, allons ensemble la retrouver. » Mais l’enfant proteste : « Mon père, c'est Dushyant ! ce n'est pas toi » ! Et apercevant Shakuntala et courant vers elle, il dit : « Mère! Cet homme m'embrasse et m'appelle son fils » ! Shakuntala sourit : « cet homme est bien Dushyant, ton véritable père, mon enfant ». Le roi est tombé aux pieds de Shakuntala. Il a parlé, il lui a dit la force de l'illusion, il lui a dit son âme emprisonnée dans les ténèbres, il lui a raconté l'histoire de cet homme aveugle qui, imaginant un serpent, rejette loin de lui la guirlande de fleurs qu'on a lancée autour de son cou. Elle a répondu avec ces seuls mots : « Relevez-vous, mon seigneur ». Il se tenait debout devant elle. Elle le regardait. Quelques larmes tremblaient dans ses cils délicatement recourbés. Il a tendu doucement la main vers ses yeux. Elle a reconnu l'anneau d'or. Il a voulu le retirer et le glisser à son doigt, mais elle a secoué la tête en souriant, non, elle ne voulait plus faire confiance à cet anneau, c'était au roi de le porter et de ne jamais s'en séparer. Après tout -- et une lueur indéfinissable est passée dans ses yeux -- cet anneau était trop grand pour elle...

Ils sont partis tous les trois, l'enfant tenant la main de sa mère. Ils sont arrivés en présence du grand Rishi. Ils se sont prosternés devant lui et devant sa femme, Aditi. Maricha les a bénis puis les a fait asseoir devant lui. Dushyant a raconté tout ce qui s'était passé depuis son entrée dans l'ermitage de Kanva, comment il avait oublié Shakuntala et comment l'anneau lui avait rendu la mémoire : en vérité, disait-il, il avait été semblable à un homme qui, se trouvant en face d'un éléphant, refuse absolument d'y croire, mais qui est persuadé le jour où il voit simplement les traces de l'éléphant dans le sable. Maricha l'a écouté. Il n'ignore rien, car au moment où Ménaka lui avait amené sa fille, rejetée par le roi, il avait appris, grâce à ses pouvoirs de concentration intérieure, le pourquoi de cet oubli tragique. Et il leur a raconté à tous les deux l'histoire de la malédiction de Durvasa. Un grand calme a envahi le roi et Shakuntala, comme si le Rishi les avait purifiés des ombres du passé. Et puis Maricha leur a révélé que leur fils serait un grand empereur, qui réussirait à unifier sous son sceptre les différents royaumes de la terre, et comme il serait considéré comme le pilier du monde, on l'appellerait Bharat (Inde), c'est-à-dire soutien. Il fallait maintenant informer Kanva, Aditi leur a promis d'envoyer un messager à l'ermitage. Puis Maricha a conseillé au roi de monter sans tarder dans le chariot céleste avec sa femme et son fils, et de regagner sa capitale. « Mais, a demandé le roi, comme si quelque chose le frappait subitement, mais Indra, savait-il tout cela quand il m'a fait dire de me porter au secours de son armée céleste ? » Maricha a souri : « ah ! est-il quelque chose d'inconnu aux dieux ? »

Je peux encore t'apercevoir, Shakuntala, debout dans le chariot divin. Il me semble même voir que ta tête repose sur l'épaule du roi. Et lui, tenant l'enfant dans ses bras, lui montre les merveilles de la voûte céleste. Mais vous vous éloignez si vite ! Je ne te distingue plus maintenant. Je peux seulement suivre le point brillant du chariot qui file rapidement dans le bleu du soir. Allons, au revoir Shakuntala, adieu, ma petite fille élevée par les oiseaux, à bientôt ô ma Shakti...

Samedi 19 Juillet 2008
Fabienne-Shanti DESJARDINS

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