Un poète Indien amoureux de la France : Lokenath Bhattacharya

Découvert en France par Henri Michaux, avec lequel son écriture a plus d'un point commun, le bengali Lokenath Bhattacharya, né en 1927, déploie un univers romanesque et poétique hallucinant, imprégné des mythes de la civilisation hindoue mais aussi tributaire de l'aventure d'un individu vivant à Paris au 20ème siècle et à l'orée de l'an 2000 et qui a su unir Orient et Occident.
Poète bengali le plus traduit depuis Tagore, publié entre autres par Fata Morgana, Le Bois d'Orion,
Gallimard et les Éditions du Rocher, Bhattacharya a reçu le prix France Culture Étranger en 1999.



Sa bio-bibliographie

Un poète Indien amoureux de la France : Lokenath Bhattacharya

Il est né à Bhatpara, au Bengale. Son père enseignait le sanskrit.
Lokenath Bhattacharya a fait des études de lettres à Vishva Bharati (Shantiniketan), l'université fondée par Rabindranath Tagore, puis à Calcutta et à Paris.
Il fut particulièrement remarqué par le poète belge, Henri Michaux qui le fit découvrir en Europe.

Homme d'une grande modestie, mélomane averti, admirateur de la littérature française (hormis Michaux, il a traduit Descartes, Rimbaud, Char...), il fut également le directeur du Livre (National Book Trust) en Inde de 1982 à 1985. Ensuite, il s’installe définitivement en France. Il y publie notamment Pages sur la chambre (Fata Morgana, 1976 et 1987), livre qui sera suivi d'une vingtaine d'autres, dont La descente du Gange (Christian Bourgois, 1993), Danse de minuit (éditions du Rocher, 1998) et Où vont les fleuves (Le bois d'Orion 1998) auxquels a été décerné le prix France Culture 1999.

Il est mort accidentellement en avril 2001 lors d’un séjour en Égypte, son véhicule ayant plongé dans le Nil.

« Je suis natif du Bengale, de l'Inde. C'est un pays très spécial. Je crois qu'il est unique. Il y a une dualité inimaginable dans des apparences de langue, de dialecte, dans la musique, les gestes, les réflexes... Un geste dans le nord peut dire oui, et dans le sud le contraire. L'Inde rend les gens différents, on est imprégné d'autre chose.
J'ai vécu presque ma vie entière là-bas. Je ne suis en France que depuis quelques années. Je viens de Bhattpara, qui a la même racine que Bhattacharya et veut dire maître. J'appartiens à une famille qui jusqu'à mon père a enseigné le sanskrit. C'est une famille très traditionnelle. Mon père était un professeur connu, il enseignait dans un collège de Calcutta mais il avait aussi des élèves du monde entier, désirant apprendre le sanskrit. Il était un spécialiste de grammaire et rhétorique sanskrites. Cette langue est une chose énorme. J'ai fait mes études à Shantiniketan, l'université fondée par Tagore. » (début d’un entretien avec l’auteur, pour "le Matricule des Anges").


« Auteur notamment de La Descente du Gange, Le Sacrifice du cheval et Les Marches du vide, Bhattacharya a construit une oeuvre discrète et d'une rare beauté où la violence charnelle se mêle à une inoxydable ferveur prophétique. Depuis Pages sur la chambre (1976) , ses recueils sont autant de variations sur l'exploration des infinis.

Attentif aux êtres, aux choses, mais aussi obsédé par le silence, Bhattacharya cherche dans la langue une réponse à ce qui le hante : la perception d'une réalité à jamais fuyante.
L'attente, l'inachèvement, l'impuissance, l'interrogation face au destin sont des thèmes récurrents. Cet univers parfois noir, surtout flamboyant, à l'essence métaphysique, a fait de lui, selon ses propres mots, "le cousin bengali d'Henri Michaux" . Ce dernier le lui a du reste bien rendu. C'est grâce à l'auteur de Connaissance par les gouffres que son oeuvre s'est fait connaître en France et à l'étranger. "Je lui dois tout", reconnaissait dernièrement Batthacharya. » qui a reçu en 1999, avec la même modestie, le prix France Culture. Il vivait à Paris depuis un peu plus d'une dizaine d'années.

Son écriture


Bhattacharya ne parle pas avec aisance de son oeuvre. S'il aime échanger, discuter, savoir d'où viennent ses interlocuteurs, s'il raconte son existence sans hésitation, il est repris par le silence qui hante ses livres quand il s'agit d'évoquer l'écriture et les choses surgies à travers elle. Surtout, il est semblable à ce narrateur qui dans ses livres se garde bien devant les étranges manifestations du monde qui lui adviennent de rationaliser ou de nommer.

Dans un catalogue des éditions Fata Morgana, peu avant sa mort, Lokenath Bhattacharya écrivait ceci: "J'ai publié plusieurs livres ici ou là au Bengale: ils ont tous été emportés par la bourrasque comme des feuilles sèches, voyageurs sans fin sur des chemins perdus, d'un anonymat couleur de cendre à un monde encore plus gris. Un jour, alors que j'avais déjà parcouru quarante-sept années de ma vie...". Un jour, en effet, il y eut un signe de France provenant de la chambre rare du poète que fut Henri Michaux. Dès lors, les petits livres dispersés dans la poussière du Bengale se succédèrent chez Fata Morgana, chez Granit et aux éditions Christian Bourgois. Grâce à la complicité de quelques uns, parmi lesquels Gérard Macé, Franck André Jamme, France Bhattacharya, la femme de l'auteur (universitaire) de belles traductions sont disponibles et donnent accès à une oeuvre magnifique et secrète.

Extrait


Tout son corps est de jeune fille, sauf les yeux, de femme mûre. Mais ce ne sont pas des yeux, plutôt des forets pour percer la pierre !

Peut-être que, déjà, cette fille en a vraiment fini avec tout ce qu'il fallait voir, et que nul vent printanier, inattendu, soudain, ne pourra plus jamais la troubler.

O nuit profonde, source de mystères infinis, ne peux-tu couvrir ces deux yeux, ne serait-ce qu'une fois ! Ne peux-tu noyer dans l'obscurité sa connaissance aussi cruelle que le soleil de midi, son champ de tous les jours, desséché, calciné !

A celle qui sait tant de choses que nulle surprise ne peut plus l'atteindre, que pouvons-nous dire, nous qui, jusqu'à présent, n'avons rien appris, absolument rien !

Lokenath Bhattacharya

Extrait du recueil "Le Spectateur Enchanté"
de Jean-Paul Neveu & Lokenath Bhattacharya
photographie & poème

Extrait d'un village à l'autre


"Une chambre à moi, un lieu pour m’asseoir, je ne les ai toujours pas eus.

Depuis l’enfance, j’entends en moi cette voix, cet appel : « Rentre chez toi, esprit, retrouve la lumière que tu connus à la naissance, de naissance en naissance, retrouve cette obscurité : elle accueillera ton amour. »

Puis, de village en village, le chemin dans le chemin s’est perdu. D’un village à l’autre le rêve s’est enfui, éternel voyageur des champs déserts.

J’ignore où se trouve à présent ce désir fervent d’une chambre : m’y asseoir un peu, pouvoir y réfléchir...

Aujourd’hui, le ciel et ce moi aussi nu que lui, aussi démuni, dépourvu de tout : esclave de la tourmente, amoureux de cette servitude.

Mais cette envie de s’asseoir un peu, de réfléchir un instant, ce désir du bref et du doux éclat dans les yeux d’un visage connu aurait pu tout aussi bien naître aujourd’hui, tel un fleuve bondissant dans les artères.

Cela aurait été sûrement agréable, même sous ce ciel. Dans ce ciel. Surtout là.

Alors, là seulement, dans ce ciel, j’aurais pu moi aussi installer ma chambre.

Une chaise, une table : un foyer.

Pas seulement une chambre, mais plusieurs, l’une après l’autre, d’instant en instant se propageant !

Mais voilà, c’est encore un désir. De l’instant.

L’instant d’après, il pourrait tout aussi bien disparaître."

Lokenath Bhattacharya
"Pages sur la Chambre"


Quelques uns de ses vers


"Je suis juste un homme. Je suis aussi un millier d'hommes. Cette chambre est à moi, à moi seul. C'est une chambre plutôt perdue, et pourtant c'est également un univers."

"J'ai résolu de laisser le vent souffler aujourd'hui, et voilà que je suis toujours ferme dans ma détermination alors que je pénètre suivant mon habitude dans la chambre, perdu dans mes pensées, tête basse, les bras repliés derrière le dos un peu au-dessus des reins, les doigts pris en une étreinte amicale,- et à peine ai-je avancé le pied dans la pièce que je vérifie en vitesse, comme chaque fois, si les tableaux accrochés au mur sont bien droits, si une odeur de poussière ne vient pas jusqu'à mes narines, non, tout est parfait"

"Comme je crois à la valeur des rites je me suis lavé les mains en entrant dans la pièce." Immobilité, vertige, conscience aiguë de sa pauvreté, que l'on franchisse ou non le seuil, empruntant d'autres marches, d'autres danses, les marches du vide ou les danses des clowns"

"Mais je ne suis pas qu'un homme ordinaire, qui maintient son discours, les mains jointes."

"Le temps est venu de se jeter les uns les autres de la poussière dans les yeux. Le jour et la nuit. Le matin et le soir. Je jette de la poussière dans vos yeux, et vous dans les miens."

."Et le sac sur son dos ne contient rien d'autre que la malédiction sans fin de sa naissance."

Autre extrait


La Représentation commence à sept heures et demie Editions du Rocher, 282 pages, 2002

«À peine ai-je fait un pas de plus dans sa direction que l’homme, lui, recule de quelques mètres, puis va vite se poster sous le lampadaire, à quelque distance... Quelques secondes plus tard, sa figure s’illumine d’un sourire bizarre - moi, je souris, lui aussi, il sourit. Mais comment décrire son sourire ! On n’y voit aucune compassion, pas un atome de tendresse ; au contraire, c’est l’expression d’une joie démoniaque, comme si une possibilité inespérée s’était tout à coup présentée à lui, c’est cela que révèle son visage. Mon sourire s’efface, je me mets à trembler de tous mes membres. Ce sourire démoniaque le transforme soudain en un comédien en train de jouer une pièce de théâtre, en un être d’un autre monde. Je devais aller voir une pièce ce soir à sept heures et demie, mais je vois que celle-ci est d’un tout autre genre.»

Bibliographie


Il écrivait des recueils de poèmes, mais aussi des romans. La liste ci-dessous n'est pas exhaustive.

Ses poèmes :

Corps effleuré de l'aimée, traduit du bengali par l'auteur et Cédric Demangeot, illustré par Maziar Zendehroudi, Saint-Clément-la-Rivière, Fata Morgana, 2001
Est-ce le chemin de Bhaironghât ?, traduit du bengali par l'auteur avec Luc Grand-Didier et Gérard Macé, L'Isle-sur-la-Sorgue, le Bois d'Orion, 2001
Nu de la fin du jour, Saint-Clément-la-Rivière, Fata Morgana, 2000
La couleur de ma mort, Saint-Clément-la-Rivière, Fata Morgana, 1999
Poussières et royaume, traduit du bengali par l'auteur et Luc Grand-Didier, édition bilingue, L'Isle-sur-la-Sorgue, le Bois d'Orion, 1995
La danse, Fontfroide-le-Haut, éditions Fata Morgana, 1991
Les marches du vide, Saint-Clément, éditions Fata Morgana, 1987
Pages sur la chambre, Montpellier, éditions Fata Morgana, 1976


Ses romans :

Le meurtre d'un chien, traduit du bengali par France Bhattacharya et Laurence Bastit en collaboration avec l'auteur, Paris, édition du Rocher, 2001
Le sacrifice du cheval, roman, Paris, éditions du Rocher, 1999
Danse de minuit, traduit du bengali par Luc Grand-Didier en collaboration avec l'auteur, Paris, éditions du Rocher, 1998

Sa femme, France Bhattacharya


Traductrice et universitaire, France Bhattacharya poursuit ses recherches sur la littérature médiévale du Bengale, particulièrement les hagiographies hindoues et islamiques (XVIe et XVIIe). Elle a, par ailleurs, débuté une recherche sur les sectes ineures bengali (baul, sahajiya et fakir dits Lalan Shahi) au moyen de l'étude de leur répertoire de chants et d'enquêtes de terrain. France Bhattacharya est la veuve de l'écrivain bengali Lokenath Bhattacharya. Elle est la traductrice de Quatre chapitres de Rabindranath Tagore et a traduit en français beaucoup d'oeuvres de son mari.

Vous pouvez lire une interview du poète à cette adresse :

http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=6772

Lundi 11 Août 2008
Fabienne-Shanti DESJARDINS

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